Nocturne
Toute la journée,
les visites se sont succédé. Puis la nuit tombe, et il n'y a plus
personne. Me voilà seul jusqu'à demain. Avec une joie mêlée
d'angoisse, je me prépare à cette traversée de la nuit qui aura ses
illuminations, ses pleurs, ses longs glissements dans la paix du
corps, les fantasmagories des rêves et la douceur meurtrie des
rêveries. C'est un voyage immobile - la tête à l'est, les pieds à
l'ouest - où tout peut arriver, l'ange de la mort et celui qui donne
l'étincelle créatrice, la lourde et noire déesse Melancholia et
l'appel au secours d'un ami ou d'un voisin. Ma solitude nocturne,
est l'autre nom d'une immense attente qui est celle aussi bien du
dormeur que du veilleur.
...
Cette nuit, je
sens contre mon corps endormi des frôlements d'ailes, des battements
furtifs. Je dis: il y a des oiseaux dans mon lit. Des oiseaux ou des
chauves-souris. "Une voix répond: non, ce sont les âmes des morts du
cimetière. Depuis des siècles, elles attendent par milliers derrière
le mur.
...
J'ai bien dormi, car
mon malheur a dormi lui aussi. Sans doute a-t-il passé la nuit
couché en boule sur la descente de lit. Je me suis réveillé avant
lui, et j'ai eu quelques secondes de bonheur indicible. J'étais le
premier homme ouvrant les yeux sur le premier matin. Puis mon
malheur s'est réveillé à son tour, et aussitôt il s'est jeté sur moi
et m'a mordu au foie.

